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Roe vs Wade : l'arrêt historique sur le droit à l'avortement menacé aux États-Unis

Roe vs Wade : l'arrêt historique sur le droit à l'avortement menacé aux États-Unis



La nomination de Brett Kavanaugh à la Cour suprême des Etats-Unis place l’arrêt Roe vs Wade en ligne de mire. Ce texte de 1973, reconnaissant le droit à l’avortement, est l’une des bêtes noires des conservateurs américains.

Brett Kavanaugh vs “Roe vs Wade”. La nomination par le président américain Donald Trump, le 9 juillet, d’un nouveau juge à la Cour suprême, marqué à droite politiquement, fragilise l’un des arrêts les plus célèbres de la plus haute juridiction des États-Unis : celui qui, en 1973, a reconnu le droit à l’avortement des femmes au niveau fédéral.

Plusieurs démocrates ont déjà promis de harceler de questions Brett Kavanaugh sur le droit des femmes à disposer de leur corps lors des auditions au Sénat qui doivent confirmer le candidat de Donald Trump. L’issue de la bataille politique autour de sa nomination semble jouée d’avance car les Républicains disposent tdu nombre de voix nécessaires pour le propulser à la Cour suprême. Mais les débats ne devraient pas moins en être très mouvementés.

Outre d’avoir eu un impact sur la vie de millions de femme, l’arrêt Roe vs Wade est l’un des marqueurs politiques les plus importants de l’histoire américaine récente. Le droit à l’avortement est devenu l’un des sujets de ralliement des démocrates alors que l’opposition à ce arrêt a permis de rassembler différentes branches républicaines à partir de la fin des années 1970, rappelle le site Politico.

L’histoire tragique de Norma McCovey

Lorsque Norma McCorvey, le véritable nom de “Jane Roe”, l’une des protagonistes de l’affaire “Roe vs Wade”, rencontre les avocates Sarah Weddington et Linda Coffee, en 1969, pour défendre son cas devant la Cour suprême, elle ne se doute pas de l’impact que son drame personnel va avoir sur la société américaine. Cette Texane, enceinte pour la troisième fois à l’âge de 21 ans après avoir déjà abandonné son deuxième enfant, veut procéder à un avortement. Mais, comme dans 45 autres États américains, la loi texane l’interdit et toutes les cliniques qui y pratiquent illégalement l’interruption volontaire de grossesse ont été fermées.

Les deux avocates, à la recherche de femmes voulant avorter, ont accepté de se saisir du cas tragique de Norma McCorvey pour contester la constitutionnalité de l’interdiction de l’IVG. Après trois ans de bataille juridique acharnée, la Cour suprême a donné raison à “Jane Roe” contre l’avocat texan de la défense, Henry Wade. Le verdict de 1973 fut sans appel : par sept voix contre deux, les juges affirment que le 14e amendement de la Constitution protège le droit des femmes à disposer de leur corps.

“Cette décision est l’un des très rares exemples dans l’histoire de la Cour suprême où les juges ont été en avance sur leur temps”, rappelle Jeffrey Rosen, professeur de droit à l’université George Washington (Washington, DC), dans une tribune publiée sur le site The Atlantic. Il faut, en effet, se replacer dans le contexte de l’époque. La grande majorité des Américains étaient alors pris entre deux feux, entre le mouvement de la révolution sexuelle de la fin des années 1960 qui poussait à la reconnaissance de l’IVG et le courant anti-avortement qui défendait bec et ongles le statu quo.

Avortement longtemps toléré

En réalité, la Cour suprême a mis un terme à une parenthèse de l’histoire américaine. La société américaine a pendant très longtemps autorisé ou toléré l’avortement, a rappelé l’historienne Leslie Reagan dans son livre “When abortion was a crime” (“Quand l’avortement était un crime”). Ce n’est que vers la fin du XIXe siècle qu’un mouvement contre l’IVG prend forme aux États-Unis. Il est mené par une partie du corps médical – les gynécologues et obstétriciens – pour une raison essentiellement économique : contester la concurrence grandissante des sages-femmes. Ce sont ces gynécologues et obstétriciens qui ont obtiennent la criminalisation de l’avortement en 1880.

Pour autant, les Américaines ont pu continuer jusqu’aux années 1920-1930 à recevoir des avortements qui, à défaut d’être légaux, étaient tolérés. Mais au fil des années, la frange xénophobe et raciste de la population américaine a rejoint les rangs des anti-avortement. Leur argument : les femmes “américaines” et protestantes se devaient de procréer, et non pas avorter, pour dresser une barrière de petites têtes blondes face à l’arrivée d’immigrants. La lutte contre l’IVG devint une question de “patriotisme de mâles blancs”, conclut Leslie Reagan. Mais les milieux religieux, eux, restaient largement à l’écart de ce débat. Certains magazines religieux américains de référence, comme Christianity Today, refusaient même de qualifier l’avortement de “péché”, rappelle Politico.

Ce n’est qu’après l’arrêt Roe vs Wade que la lutte contre l’avortement s’est lentement imposée comme une plateforme politique commune à toutes les droites, y compris religieuse. Le mouvement Moral Majority (Majorité morale), établi par le télévangéliste Jerry Falwell en 1979 et qui promeut la défense des “valeurs pro-américaines et pro-familles”, marque l’entrée fracassante de la droite religieuse dans le champ politique.

Trente ans plus tard, certains redoutent que le basculement à droite de la Cour suprême, qui comptera cinq conservateurs contre quatre progressistes si la nomination de Brett Kavanaugh est confirmée, signe l’arrêt de mort de Roe vs Wade. Mais le favori du président, plutôt conservateur bon teint que traditionaliste fanatique, a assuré, en 2004, qu’il respecterait la règle du précédent, c’est-à-dire qu’il ne remettra pas en cause frontalement le droit à l’avortement confirmé en 1973.

Le risque cependant est que le droit à l’avortement soit peu à peu grignoté. Profitant de l’occasion d’avoir une majorité conservatrice à la Cour suprême, les groupes de pression anti-avortement vont tenter, dès que des affaires favorables à leurs points de vue se présenteront, de les faire remonter jusqu’à la Cour suprême. Dans l’espoir que l’arrêt Wade vs Roe soit peu à peu contourné, ce qui, avant même l’arrivée de Brett Kavanaugh, s’est déjà amorcé. Un arrêt du 25 juin 2018 affirmait que les “centres religieux de grossesse de crise” en Californie ne pouvaient pas être obligés par l’État à distribuer à des femmes de la documentation qui évoquait l’avortement.

Première publication : 11/07/2018


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